Une expérience antifasciste

Le fascisme divise, le travail réunit Témoignage aux Assises pour la santé des travailleuses et travailleurs, mars 2024

, par Thomas Coutrot

Que peut le syndicalisme contre la montée de l’extrême-droite ? Guillaume Griveau, de la CGT, relate l’expérience d’un bureau de poste à Béziers.

Bonjour à toutes et tous,

Je m’appelle Guillaume Griveau, je suis syndiqué depuis 2011 à la CGT Fapt de l’Hérault, en responsabilité dans le syndicat départemental en tant que Secrétaire à la Politique Revendicative de 2014 à 2017 puis en tant que Secrétaire Général depuis 2017 ; mon témoignage part d’une dynamique qu’on a mis en place dans notre structure départementale à destination des militants, et qui a eu des effets réels.

Nous sommes partis d’un module de formation qui existait à la CGT, une formation confédérale qui s’intitulait « action revendicative et risque organisationnel ». Cette formation, que nous avions suivie en décembre 2015 avec un autre camarade du syndicat (nous y sommes aller à 2 volontairement car nous avions l’ambition de déployer le contenu), permettait d’articuler l’utilisation d’outils (CHSCT, CARSAT, …) et pouvoir d’agir des travailleurs. Le point de départ c’était surtout que la souffrance au travail n’était pas le fait des travailleurs mais du travail devenu malade ; donc agir sur le travail, avec les travailleurs, pour que le travail redevienne facteur de santé et d’émancipation … ce n’est pas un détail si l’intitulé de la formation commençait par « Action Revendicative et risque organisationnel » et que la commission confédérale qui pilotait la formation s’intitulait commission Travail/Santé/Emancipation !

A partir des échanges réguliers dans le syndicat, nous avons décliné ce module de formation dans le syndicat départemental, en l’adaptant pour construire un module de formation intitulé « Réfléchir ensemble à notre travail ». Quasiment tous les camarades de l’équipe confédérale à l’époque, avec qui nous avons gardé contact à ce moment, ont participé au lancement de la réflexion que nous avons engagé dans le syndicat … nous les avions sollicité au départ pour qu’ils nous appuient dans cette aventure. Les cibles de cette formation étaient évidemment les militants, organisés ou pas sur leurs lieux de travail, ainsi que les dirigeants du syndicat départemental.

Au sein de la CGT FAPT, nous sommes organisés en Syndicat Départemental, où nous avons des Sections Syndicales (souvent par lieu de travail). Si notre participation à la formation confédérale nous permet de franchir un cap et d’impulser une dynamique de travail syndicale plus consciente sur les questions du « travail », nous nous sommes rendus compte que nous avions déjà des pratiques instinctives qui s’y apparentaient. Et nous avons aussi compris que cette dynamique prend du temps, beaucoup de temps …

Nous l’avons déployé sur de nombreux sites et cibles mais j’ai choisi de vous faire un témoignage sur ce qui s’est passé au centre courrier de Béziers. Béziers, ce n’est pas anodin car c’est un contexte politique fortement marqué par l’extrême droite. (J’ai déjà évoqué ce témoignage à l’occasion d’une initiative organisée par le Comité Régional CGT notamment sous l’impulsion de Frédéric Boduco et Lionel Pastre).

A ce moment-là, en 2017, Habib, militant de la CGT sur le site, qui est représentant au CHSCT, fait l’objet d’actions hostiles de la part de militants d’extrême droite pendant les horaires et sur le lieu de travail (ils sont postiers sur le même site) : un jour où il est absent car en réunion CHSCT, ils tiennent des propos racistes à son égard qui lui sont rapportés par ses collègues de travail à sa prise de service le lendemain. A la découverte des propos tenus à son égard, il est profondément choqué et en colère. La direction ne l’aide pas et avec l’appui du syndicat, il porte plainte à la gendarmerie : tout cela se passe quand même sous la responsabilité de l’employeur ! Appuyés tacitement par la direction qui laisse faire, les militants RN montent une pétition qui vise à minimiser les propos racistes tenus à l’égard de notre militant et la font signer à leurs collègues de travail. Cette pétition est signée par beaucoup de salariés qui je le rappelle baigne dans cette ambiance délétère « structurellement organisée » : division entre les salariés, non remplacement des salariés absents (dont les RP CGT lorsqu’ils sont dans des absences institutionnelles prévues), manque d’effectifs …

Nous nous rendons sur site pour contester fermement les comportements et propos des fascistes, et nous mettons en place une dynamique avec les salariés en partant d’une première question : « d’abord si vous aviez le pouvoir décisionnaire dans l’entreprise, qu’est-ce que vous feriez pour améliorer votre quotidien et pouvoir travailler en santé et en sécurité ? ».

Au moment où nous lançons cette initiative, le collectif de travail est complètement disloqué. Petit à petit, les collègues commencent à venir aux réunions, puis de plus en plus nombreux. En fait, nous venons sur le site pour tenir des ½ heures d’information syndicale (HIS) ; la semaine suivante nous organisons des AG pour faire valider les propositions travaillées durant les ½ HIS.

Nous sommes d’emblée confrontés à un certain nombre de difficultés, notamment le joug du système capitaliste qui empêche les salariés de réfléchir à leur situation. On habitue tellement les salariés à être dépossédés de leur travail qu’il est difficile au départ de leur faire prendre conscience du rôle qu’ils ont et de la possibilité d’une dynamique émancipatrice. C’est long …

En l’occurrence ça dure environ 6 mois. Petit à petit les gens participent davantage aux débats dans les HIS et viennent davantage aux AG car ils voient une CGT qui anime les réunions, tient compte des propositions travaillées par les salariés eux-mêmes et les fait valider par le collectif de travail.

A ce stade, je tiens à préciser que les espaces d’expression et d’échange entre travailleurs sont indispensables, et que nous avons besoin d’en conquérir de nouveaux. Le droit aux heures d’information syndicale mensuelle peut être utilisé à cet effet plutôt que comme un cours magistral syndical descendant. Il permet de rassembler les salariés et de les faire débattre collectivement à partir de la question : « si vous aviez le pouvoir décisionnaire dans l’entreprise, qu’est-ce que vous feriez pour améliorer votre quotidien ? ».

Et là, on se retrouve confrontés à des salariés qui sont intarissables. Ils ont beaucoup de choses à dire puisque tous les jours, ils doivent faire preuve d’insubordination pour contourner la prescription de leur travail : en effet, s’ils s’en tenaient à la seule prescription, ils ne pourraient travailler correctement.

Au travers de ces débats interactifs entre salariés, on met en évidence tout ce qu’ils font au quotidien et tout ce qu’ils pourraient faire, et on arrive à construire avec eux un cahier revendicatif qui aborde les questions d’horaire, d’organisation du travail, d’aménagement des locaux, de la réponse aux besoins y compris sur des questions extra-professionnelles.

Et un jour, l’étincelle : un débat sur le projet de restructuration de la restauration collective du centre courrier, cristallise les tensions et amène le collectif de travail à débrayer sur le cahier revendicatif.

En fait, on passe d’une situation où la présence active de l’extrême droite divise fortement le collectif de travail, à une situation où celui-ci se resoude autour d’une plate-forme revendicative construite collectivement et d’une lutte pilotée par notre camarade CGT avec autour de lui tous les salariés.

Habib, qui était visé par des attaques racistes, se retrouve à la tête d’un mouvement qui durera une semaine et obtiendra satisfaction sur bon nombre de revendications, comme le comblement d’un certain nombre de postes de travail vacants, l’embauche de salariés en situation de précarité, et par voie de projection, l’éviction des deux militants d’extrême droite des locaux : l’un des 2 finis par être révoqué, le 2ième est muté sur un autre site de l’établissement.

Cet exemple me semble important dans notre contexte politique actuel : cette démarche syndicale qui, en partant de leur vécu, met en évidence ce que les travailleurs font en permanence, leur permet de prendre conscience de leur pouvoir d’agir et dans le même temps de sortir de l’isolement, d’agir collectivement : ce qui permet aussi de lutter contre l’implantation et le développement des idées d’extrême droite.

Ce n’est qu’un exemple ; le déploiement de cette dynamique à partir de la formation que nous avons construite a permis dans d’autre cas de renforcer la syndicalisation, de faciliter la prise de parole des salariés dans les AG, ou parfois même dans des négociations avec l’employeur. Les salariés découvrent qu’ils ont en fait un rôle important, un pouvoir d’agir énorme dès lors qu’ils se retrouvent et qu’ils discutent, débattent ensemble de ce qu’ils partagent au quotidien de leur travail.

« Comment se passe votre boulot ? » ; « qu’est-ce que vous feriez pour améliorer votre quotidien au travail ? » ; « qu’est-ce que vous seriez prêts à faire pour obtenir ce que vous voulez ? » : trois questions fondamentales !
Quand les salariés participent et prennent la parole, mettent en lumière ce qu’ils font, ils deviennent plus facilement partie prenante et c’est beaucoup plus facile de construire une lutte et de passer à la vitesse supérieure pour mettre en œuvre. Ça nécessite de sortir du rôle de « sachant », « d’expert » soit-disant plus légitime que les salariés eux-mêmes : en fait c’est celles et ceux qui font qui savent !

C’est le rôle de la CGT de faire en sorte que les travailleurs se réapproprient ces sujets, de permettre la connexion entre cette dynamique de construction et les propositions revendicatives que nous portons.